Cette lettre d’opinion est parue dans Le Devoir du 30 septembre dernier.

Il est passé des étoiles aux établis de la place publique plus vite que se prononce son nom. Ce débat, qui sort des murs des hautes sphères littéraires, nous amène plus loin, dans une réflexion qui plonge au cœur de nos peurs contemporaines. Derrière l’écran du scandale se cachent plusieurs invitations sous-jacentes qu’il est encore plus intéressant d’explorer.

En tant que lecteurs, nous demeurons au cœur de la réception du texte, que ce soit Claude ou Thélyson qui l’ait écrit. C’est là le plus grand enseignement de cet événement, qui dépasse les frontières de la littérature et s’applique à tous les champs d’intervention dans lesquels l’intelligence artificielle (IA) a mordu. Peu importe si les lignes ont été dictées par un robot, ressentir nous appartient entièrement. Personne ne peut nous ôter le point focal où converge notre propre et unique expérience humaine (et de lecture) : nous-mêmes.

Et cela marque toute la distance entre les humains et les machines. Émerveillement, apaisement, excitation, peur, fureur, courage, etc. : nous serons toujours l’épicentre de cette réaction émotionnelle, quelle qu’elle soit. Et c’est tout le privilège d’exister en vrai. Ce que l’œuvre permet, c’est d’évoquer chez nous notre passé, notre arc-en-ciel intérieur, notre gamme de souvenirs, qui diffèrent pour chaque personne. Ressentir des émotions : voici ce qu’évoque l’expérience de l’art chez qui la reçoit, et l’expérience de la vie tout court. Voilà ce qui nous est entièrement réservé comme êtres humains et à quoi, en fin de compte, tout se résume.

Au-delà des discours alarmistes, cette situation nous renvoie vers notre propre autorité sur l’expérience que nous faisons du monde — une autorité qui doit être encouragée, notamment par le développement de notre pouvoir d’agir individuel. C’est lorsqu’on prend conscience que personne ne peut nous enlever la puissante expérience de vivre et de ressentir la vie selon notre unique point de vue, et que chaque individu a la sienne, que nous pouvons choisir où diriger notre attention : soit vers le scandale et les peurs, soit vers le renforcement de notre autorité personnelle. Avertissement : les deux ne peuvent coexister.

Ensuite, il y a la question de l’art. L’art dans sa formule la plus élevée s’exprime par la transformation de nos chimères intérieures, dans une expression qui se développe sur un fil subtil entre émotion personnelle et histoire universelle. L’art ne se fait pas, il se vit et il se nourrit de notre vie, car il la métamorphose en quelque chose de nouveau. Cette capacité à créer quelque chose d’inédit et de libérateur à partir de ce qui est enfoui dans les bas-fonds de notre vécu est proprement humaine.

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Et ce n’est pas un privilège réservé à une élite de talents : tout le monde est doté de cette capacité de créer, avec laquelle on vient au monde. C’est véritablement l’espace où l’on touche à notre unicité. Qu’on le fasse ou pas, c’est inscrit en nous. Quiconque s’offre à ce processus connaît ce moment sublime (après maints moments plutôt ingrats !) de toucher à l’art. Pourquoi alors vouloir se priver d’un tel plaisir ?

En ce sens, créer est un bonheur qui, dans sa forme la plus pure et la plus innocente, n’a besoin d’aucune forme de validation, et encore moins de glorification. Choisir le meilleur titre parmi des centaines, voire milliers, ne fait qu’exacerber une compétition qui n’a rien à voir avec la création, et a beaucoup à voir avec une culture de la performance et une logique de marché où « le meilleur vend ». Alors que le roman accusé d’avoir été écrit par ou avec l’IA a été nommé finaliste au Goncourt, cette situation remet en question ce modèle de la récompense convoitée qui, pour mettre en valeur l’un, met dans l’ombre tous les autres. La création artistique est un geste inné, vital presque, qui doit être dénué d’ambition pour s’exprimer.

Enfin, ce manquement soupçonné à l’intégrité de l’auteur attire une chasse aux sorcières version XXIe siècle. Mais cette fois-ci, au lieu de sortir les fourches comme par le passé, nous pourrions chacun et chacune songer à notre vécu et à toutes ces fois où, nous aussi, nous avons joué avec les limites de la morale. La vie fait en sorte de nous soumettre à tour de rôle à des épreuves plus ou moins rudement, et il est possible de se reconnaître dans ce que d’autres traversent à leur tour, surtout lorsque ce n’est pas glorieux.

Alors, sans diminuer ce qui se produit, peut-être pouvons-nous aussi en parallèle puiser dans notre capacité humaine à l’empathie. Cela me semble plus intéressant pour l’évolution collective que de verser dans la justice populaire alimentée par les tabloïds.

Camilla Sironi